Philippe Corbé, correspondant de RTL à New York : « La différence entre les journalismes français et américain est immense »

« Ceux qui vous informent » : À travers une série d’entretiens avec des correspondants de médias francophones, LaGrossePomme.fr vous propose de découvrir les coulisses de l’information. Cette semaine, le journaliste de la radio française RTL à New York depuis 2015, Philippe Corbé.

Comment êtes-vous devenu le correspondant de RTL à New York ?

J’ai commencé à travailler pour RTL dès la fin de mes études de journalisme à l’ESJ à Lille, après avoir gagné une bourse en 2003. J’ai été journaliste politique pendant plusieurs années, jusqu’en 2011. Puis, pendant quatre ans, j’ai présenté les journaux le matin. En 2015, le correspondant de RTL à New York est rentré en France. Mon directeur de l’information m’a proposé le poste et j’ai dit oui. Je venais déjà aux États-Unis depuis longtemps, j’avais fait quelques sujets pendant la campagne d’Obama en 2008 et aimais bien couvrir ces sujets-là.

Parlez-nous de votre poste. À quoi ressemble la journée d’un correspondant radio ?

Je commence ma journée à 6h tous les matins. Pendant trois heures, je regarde, lis, écoute tout ce que je peux. Je débute par la matinale de Fox News à 6h car c’est ce que le président Trump regarde. Cela me permet de voir ce qui va peut-être animer la journée. Je lis ensuite le New York Times, le Washington Post, le Wall Street Journal. Après, je consulte le plus de newsletters possible. Si le temps me manque, je les survole ! Quand je peux, j’ouvre aussi le Los Angeles Times. J’écoute la radio NPR et regarde également au minimum une demi-heure de NBC et CBS. Grâce à ça, je prépare un long e-mail, souvent trop long, envoyé à toute la rédaction de RTL à 9h, heure de New York, en vue de la conférence de rédaction à 15h15, heure de Paris.

« Raconter l’Amérique à un public français, y compris avec des sujets qui ne font pas les gros titres de l’actualité »

Le but de ce courriel est d’alerter la rédaction sur l’actualité américaine au-delà des sources d’informations traditionnelles auxquelles ils ont accès. Il y a notamment des histoires qui peuvent paraître anecdotiques, mais qui sont révélatrices de la société américaine. C’est sur la base de ce message et de mes propositions que la rédaction me commande des sujets et des interventions dans les différents journaux, les flashs infos ou l’émission culturelle Laissez-Vous Tenter, en fonction du rythme de l’actualité. Le soir à 23h42, 5h42 heure française, je fais ma chronique, Un Air d’Amérique. Le principe ? Essayer de raconter l’Amérique à un public français, y compris avec des sujets qui ne font pas les gros titres de l’actualité. Au total, il n’est pas rare que je traite cinq ou six sujets dans la même journée…

Depuis 2015, quel est l’événement dans l’actualité qui vous a le plus marqué ?

L’élection de Donald Trump… Précisément son discours lors de l’investiture pour l’élection présidentielle devant la convention républicaine réunie à Cleveland, Ohio, en juillet 2016. Ce jour là, Trump a été officiellement intronisé candidat. La convention ne s’était pas très bien passée, il y avait de fortes tensions entre les Républicains. Mais son discours fut le meilleur que j’aie entendu de Donald Trump. Il était extrêmement discipliné et a fait passer son message de façon très simple, sans sortir de son texte.

J’étais dans le haut de la salle, dans un cabine de commentateurs radio, et j’ai vraiment senti physiquement dans ma colonne vertébrale la puissance du truc. C’est là que, pour la première fois, je me suis dit ‘Il va gagner’. Deux semaines plus tard, j’étais en congés en France. J’ai alors passé mes vacances à dire à tout le monde ‘Il va gagner, il va gagner’… À la rentrée, accumulation des polémiques oblige, j’ai douté de sa victoire.

Et si vous deviez citer un événement new-yorkais marquant ?

Il y a eu deux attentats depuis que je suis là. Ceux de Chelsea et New Jersey en septembre 2016 (29 blessés, ndlr) ainsi que celui sur la West Side Highway (8 morts et 12 blessés dont l’auteur, ndlr) le jour de la parade de Halloween en octobre 2017. Les attaques terroristes sont évidemment toujours marquantes. L’attentat d’Orlando (dans une boite de nuit LGBT d’Orlando, 49 morts et 53 blessés, ndlr) en juin 2016 m’a aussi perturbé pour plusieurs raisons. J’en ai fait un livre (J’irai danser à Orlando, chez Grasset). La visite du pape François à New York, en septembre 2015, fut également particulièrement impressionnante.

« En dépit de tous les discours sur les fake news et les attaques contre la presse, il y un respect de l’information »

Sur le terrain, avez-vous l’impression que le métier de journaliste est perçu différemment qu’en France ?

Ici, quand on s’adresse à quelqu’un qui ne nous connaît pas, c’est beaucoup plus facile de parler et de poser quelques questions. Les gens sont plus ouverts à l’idée de répondre aux questions d’un journaliste, même d’un média étranger qu’ils ne connaissent pas. Ça tient d’une part à la cordialité américaine et d’autre part, en dépit de tous les discours sur les fake news et les attaques contre la presse, au respect de l’information. Il y a l’idée que les journalistes ont une fonction sociale et démocratique très forte, que la vérité et la transparence comptent.

Par exemple, l’autre jour, j’appelle un agriculteur dans l’Ohio choisi presque par hasard, en lui expliquant que je veux faire un reportage sur la production de soja et les conséquences des négociations commerciales entre les États-Unis et la Chine. À ma grande surprise, il me répond. En France, pour un sujet similaire, je ne sais pas combien de coups de fil il me faudrait passer avant qu’un agriculteur accepte que je passe du temps avec lui. Outre-Atlantique, les gens ne se demandent pas pourquoi on s’intéresse à eux, ça leur semble naturel. Dans les villes petites et moyennes, les Américains s’informent beaucoup via les chaînes d’information locales et voient régulièrement leurs équipes pas loin de chez eux. Pour eux, ce n’est pas rare de voir des journalistes. La proximité est donc plus forte.

Quelles différences observez-vous entre le journalisme français et américain ?

La différence est immense. Je consommais déjà beaucoup de médias américains avant d’être installé ici. Malgré tout, depuis que je suis là, je me rends compte à quel point leur attachement à la précision est immensément plus grand. A posteriori, je réalise qu’en France, on prend trop de libertés avec les détails. Ça me frappe d’autant plus sur les questions de justice. Ici, qu’on parle de la Cour suprême, de l’affaire Russe ou d’une petite affaire locale, les sujets sont particulièrement précis. Cela s’explique par le fait que les journalistes ont facilement accès aux documents de justice.

« Est-ce que Trump peut gagner en tant que favori ? »

Beaucoup ont critiqué les journalistes pour ne pas avoir vu et cru en l’élection de Trump en 2016. Votre pronostic pour 2020 ?

Aujourd’hui, c’est clair, Donald Trump part favori. C’est nouveau pour lui car il ne l’était pas en 2016, ni durant la première partie de son mandat. C’est une position plus difficile que celle de challenger. Est-ce qu’il peut gagner en tant que favori ? Du côté démocrate, je ne dis pas qu’elle va être élue, mais Kamala Harris est certainement l’une des plus intéressantes à suivre. Trump a été notamment élu car il était le contre-modèle d’Obama. Obama était d’une certaine manière l’anti-Bush. Est-ce que l’alternative ne serait pas une femme métisse de Californie (Trump est très New York), procureure (quand l’actuel Président des États-Unis a un rapport distant avec la vérité) ? Elle a un positionnement intéressant par rapport à ses concurrents.