Arnaud Leparmentier, correspondant du “Monde” à New York : « Je suis là en simple en voyageur »

« Ceux qui vous informent » : À travers une série d’entretiens avec des correspondants de médias francophones, LaGrossePomme.fr vous propose de découvrir les coulisses de l’information. Cette semaine, le correspondant du quotidien Le Monde à New York, Arnaud Leparmentier.

Comment êtes-vous devenu le correspondant du Monde à New York ?

Après des études de commerce à HEC, j’ai travaillé dans l’audit, mais j’étais totalement nul en comptabilité. En 1992, je suis rentré dans la presse économique au Nouvel Économiste, puis dans les sections économie du Monde. J’ai ensuite été nommé correspondant en Allemagne pendant les deux dernières années d’Helmut Kohl et les deux premières de Gerhard Schröder. De Berlin, je suis passé correspondant à Bruxelles où j’étais jusqu’en 2005, en charge de la couverture de l’Union Européenne. À mon retour en France, j’ai été brièvement à la tête du service international et du service politique. Entre 2007 et 2012, j’ai suivi Nicolas Sarkozy en tant que correspondant à l’Élysée. J’étais ensuite chroniqueur et directeur éditorial au Monde. Puis, je suis allé reprendre un bol d’air à New York. Le poste de correspondant se libérait. Sans y avoir vécu, je connaissais le pays en tant que touriste. New York, c’était donc parfait.

 

« Ce n’est pas en restant à Washington, D.C., qu’on va comprendre le pays… »

 

En plus de Washington et de la Californie, pourquoi est-ce important pour le Monde d’avoir un correspondant à New York ?

Pour une raison simple : à New York il y a toute la finance et l’économie. Ensuite, mon travail, c’est également d’essayer de comprendre pourquoi les Américains ont voté pour Donald Trump. Je me suis rendu à plusieurs reprises dans le Midwest, dans l’Oklahoma, le Montana, l’Iowa, le Kentucky, le Wyoming – ces endroits que les Européens ne connaissent pas – pour comprendre les raisons économiques et sociétales qui ont poussé les gens à voter Trump. Le but, c’est d’expliquer les États-unis par le biais économique. Et ce n’est pas en restant à Washington qu’on va comprendre le pays.

Quel est l’équivalent américain du Monde ?

The New York Times. Quand les gens ne connaissent pas le Monde, j’écris “the french equivalent of The New York Times”. Quand je suis dans un état très républicain où les gens détestent The New York Times, je dis simplement “leading French newspaper”.

 

« Dans les cercles du pouvoir, on rencontre le même problème de l’anonymat des sources… » 

 

Quelles sont les différences entre le journalisme français et américain ?

Éditorialement, les journalistes américains sont souvent aussi partisans que les français. La mauvaise foi est bien partagée des deux côtés de l’Atlantique. Par exemple, quand vous regardez certaines chaînes de télévision – que je ne nommerai pas – c’est le meilleur moyen de vous faire voter directement pour Donald Trump. La surcouverture de l’affaire russe, entretenue pendant des mois par les médias, n’a pas apporté de révélations accablantes sur Trump et aura été, à mon avis, contreproductive, chaque camp restant sur ses positions.

Sur la précision, les Américains ont du temps, des moyens et sont très rigoureux. Par conséquent, leurs enquêtes sont nickels, du moins pour les enquêtes hors-politique. On souligne souvent la rigueur américaine. L’un des arguments et que les journalistes américains ne soumettent pas leurs papiers ou ne font pas relire leurs interviews. Cependant, lorsque vous interviewez un patron, l’interview est tellement formatée qu’il n’y a rien à changer. Que ce soit à la Maison Blanche ou à l’Élysée et plus généralement en politique ou dans les cercles du pouvoir, on rencontre le même problème de l’anonymat des sources.

 

« Aux États-Unis, il y a cette obsession de l’État profond et de la dictature cachée… »

 

Y a-t-il une différence de perception des journalistes en France et ici ?

En France, le journaliste est vu par les politiques et l’État comme un pis-aller. L’État est opaque et ne considère pas que la transparence et l’information sont des droits. Ici, il y a cette obsession de l’État profond et de la dictature cachée. Via leurs pratiques et les accès aux documents dont les journalistes bénéficient, les choses sont totalement différentes. Outre les politiques, les Américains sont cordiaux et il est relativement facile pour les journalistes étrangers d’interagir avec eux.

Vous vous êtes rendu dans les états dits ‘rednecks’, que pensez-vous des critiques des journalistes émanants de ces populations ?

Lorsque je suis allé dans ces États rednecks, je suis arrivé à la conclusion que ce qui unit ces gens, c’est leur détestation, leur crainte et leur rejet des valeurs libérales. Ils sont opposés à l’avortement, favorables à la peine de mort, en ont ras-le bol des mouvements LGBT et ne voient pas d’un bon œil la discrimination positive. Les médias reflètent plus ou moins ces valeurs libérales. À mon sens, ces divisions ne sont pas fondamentalement économiques, elles sont également fondées sur des aspects culturels, religieux, et ethniques. Par exemple, il y a une mystification autour du mur de Donald Trump. Ce n’est pas le mur de Trump, c’est le mur de Clinton, Bush et Obama. Bien avant Trump, sous des administrations démocrates et républicaine, un mur a été construit le long de la moitié de la frontière. La situation est plus compliquée que la caricature qui en est faite !

 

« Il y a peut-être une vie après le trumpisme… »  

 

En France, quel sujet américain mériterait plus d’attention ou une meilleure couverture ?

Le tout c’est d’observer la dynamique. Je pense que sous Obama, nous n’avons pas compris l’état de déchirement dans lequel se trouvait l’Amérique post-crise, ce qui a en définitive favorisé l’arrivée de Trump. Je ne ferai pas le procès aux médias, en tout cas pas au Monde, de ne pas avoir vu et raconté ce phénomène. Si Trump est arrivé, c’est bien parce que quelque chose n’a pas fonctionné. De ce point du vue-là, je pense que nous n’avons pas assez fait la critique de l’héritage des années Bush et Obama. Maintenant, la question qu’on doit se poser est la suivante : est-ce que l’Amérique est en train de régler ses problèmes ? Est-ce qu’il ne faut pas sortir du discours apocalyptique sur les États-Unis ? Il y a peut-être une vie après le trumpisme…

Comment voyez-vous les choses à l’horizon 2020 ?

Normalement, il n’a pas de raison que Trump regagne la Pennsylvanie, le Wisconsin et le Michigan. Donc, normalement, Trump perd. La campagne sera intéressante à suivre : le Président sortant va complètement à l’extrême droite tandis que les démocrates – même si on ignore encore ce qui va se passer – feront sans doute campagne très à gauche.

Quelle question poseriez-vous à Donald Trump si vous en aviez l’opportunité ?

[Après une longue hésitation]. Est-ce qu’il croit vraiment ce qu’il dit, notamment toutes les horreurs qu’il a pu professer ? Je crains que oui…

Vous voyez-vous rester aux États-Unis ?

Je suis là pour quatre ou cinq ans, en simple voyageur.