Une ‘date’ à New York

J’te dis, les ricains, y niquent plus. Leurs trucs, c’est les ‘dates’. C’est ça leur kiff, avoir une ‘date’ avec une gonzesse.
Ah, super, j’ai une ‘date’ ! Les ‘dates,’ ça veut dire tu crois que tu vas niquer mais en fait tu niques pas. C’est ça une ‘date’.

 

Si l’observation partagée par Patrick Abitbol avec ses compères dans le film à succès La Vérité si je mens ! 2 (2001) reste caricaturale et quelque peu désuète à l’heure des applications de rencontres, l’expérience du ‘dating à l’américaine’ ne manque pas de surprendre nombre de francophones new-yorkais. Entre différences culturelles, histoires d’amour idylliques et rencontres awkward, ils nous racontent leurs expériences.

Une bouteille de vin blanc et deux verres posés sur la pelouse de Central Park

À l’été 2014, fraîchement arrivé à New York pour une semaine de travail, Thomas, 21 ans, active l’application Tinder sur son téléphone. Quelques swipes et messages plus tard, le rendez-vous est pris. Une bouteille de vin blanc et deux verres posés sur la pelouse de Central Park, la ‘date’ de Thomas, une Américaine de son âge est conquise : “Oh my God, that’s so cool.” L’effet de surprise fonctionne, ils finiront la nuit ensemble. “C’est un coup que je faisais pas mal avec les américaines, ça bouleverse les habitudes de café Starbucks platonique”, raconte Thomas, toujours fier cinq ans après. Si le jeune homme admet avoir pris les devants et même menti sur la durée de son séjour, il admet avoir été occasionnellement désarçonné par les mœurs des Américaines. “Les américaines ont tendance à être beaucoup plus agressives dans leurs phases de séduction, il m’est déjà arrivé qu’une Américaine force un peu l’action ou m’embrasse quand je tourne la tête.” Il ajoute : “Je suis du Sud et j’ai plutôt la mentalité de devoir tout faire, c’est vrai que quand il y en a une qui arrive et qui m’embroche un peu, je n’ai pas trop l’habitude et je suis toujours resté un peu choqué.”

 

Les New-Yorkaises plus entreprenantes que les Françaises

Plusieurs francophones interrogés ont constaté que les femmes se montraient plus offensives lors de la phase de séduction. “Elles sont beaucoup plus entreprenantes, elles vont au contact physique plus facilement, ne serait-ce que toucher le bras par exemple, elles sont moins timides, elles sont plus casuals, t’as l’impression de moins ramer”, décrit Toni, 24 ans actuellement en période de Volontariat International en Entreprise (VIE), qui a daté quatre Américaines avant de se mettre en couple avec l’une d’entre-elles.

“Ici, les femmes se sentent plus autonomes et vont proposer un ‘date’ à un mec ou vont insister pour payer l’addition, je ne crois pas que ce soit le cas en France”, observe Tamara Goldstein, New-Yorkaise et fondatrice de Pickable, une application de rencontre visant à donner le pouvoir aux femmes.

Dans son livre, Make The First Move: Take Charge of Your Work and Life, Whitney Wolfe Herd, co-fondatrice de Tinder et fondatrice de l’application Bumble encourage d’ailleurs les femmes à faire le premier pas.

Un ‘déficit d’hommes’

D’après Jon Birger, auteur de Date-Onomics: How Dating Became a Lopsided Numbers Game (Workman Publishing Company, 2015 – non traduit), la prise d’initiative s’explique par le ‘déficit d’hommes’. Dans son étude, basée sur des chiffres de l’UNESCO, l’auteur explique qu’il y a environ 33% plus de femmes qui sortent diplômées dans l’enseignement supérieur aux États-Unis. Si ce phénomène n’est pas spécifique aux universités américaines (25% en France, 36% au Royaume-Uni), il influe néanmoins sur les comportements.

“Quand l’offre de femmes est excédentaire, cela change les comportements, les hommes sont moins enclins à s’engager et moins portés sur la monogamie. Les femmes doivent par conséquent se montrer plus agressives”, dit Birger.

Big Apple compte près de 400 000 femmes de plus que d’hommes sur une population de 8,5 millions d’habitants selon le Department of City Planning. Cependant, le déséquilibre est particulièrement exacerbé par le nombre d’hommes homosexuels. Entre 9% et 12% des hommes résidant à Manhattan sont gays selon une étude de 2010 menée par le démographe Gary Gates du Williams Institute. Une décennie plus tard, le chercheur ne travaille plus sur le sujet, mais estime néanmoins probable que cette proportion a augmenté.

Un parcours balisé qui laisse peu de place à la spontanéité

Jean Meyer, fondateur de l’application de rencontre Once qui propose à ses 300 000 utilisateurs actifs en France et 30 000 aux États-Unis une expérience de slow dating affirme même qu’il a deux fois plus de célibataires hétérosexuels femmes que d’hommes.

CC0 Public Domain

La différence démographique n’est pas la seule particularité du dating. ‘La date’ est un processus et codifié, régulé et presque protocolaire, loin de la conception des rencontres dans la culture européenne et française. Les dates respectent en général une série d’étapes calibrées.

La première rencontre se déroule autour d’un verre ou d’un café, l’addition est fréquemment partagée. Un baiser est éventuellement échangé. Le deuxième date a souvent lieu autour d’un dîner. Au troisième, on diversifie les activités, cinéma, sortie au musée, balade ou sport. La relation sexuelle arrive en général aux alentours du troisième ou quatrième date. Il arrive parfois qu’un rapport sexuel oral, notamment une fellation ait lieu à la date précédant le rapport sexuel avec pénétration. Lors de cette phase, qui peut s’étaler sur plusieurs semaines voire plusieurs mois, les deux parties sont libres de ‘dater’ d’autres célibataires. Cette notion particulière d’exclusivité surprend beaucoup de francophones new-yorkais habitués à des relations plus fluides et naturelles.

Exclusivité

J’étais tellement mal à l’aise avec leur concept d’exclusivité que lorsque je rencontrais des hommes, je leur disais clairement que je rencontrais aussi d’autres gens,” raconte Rebecca, trentenaire franco-britannique qui a rencontré son fiancé new-yorkais grâce à l’application Bumble.

“Le dating à la française, c’est grosso-modo, tu commences un peu à flirter, les deux se plaisent mutuellement, vous vous embrassez et vous êtes ensemble. Point barre. Si demain, tu veux aller embrasser une autre fille, t’es entrain de la tromper”, explique Jean Meyer de Once. Pour l’entrepreneur français qui a vécu huit ans aux États-Unis, dont cinq ans à New York, le dating à l’américaine est à la fois paradoxal “d’un côté tu as l’impression que c’est hyper libre et que tout le monde peut dater n’importe qui quand il veut et en même temps c’est ultra-codifié” et hypocrite. “Les Américains ont le droit de dater vingt personnes différentes tant qu’ils n’ont pas eu la Define The Relationship.”

La fameuse DTR – Define The Relationship, ou la conversation, cette nouvelle étape met en général fin à la période de non-exclusivité et permet aux deux parties de devenir – s’ils en décident ainsi – officiellement boyfriend and girlfriend. À ce stade et après un certain nombre de rendez-vous, beaucoup de francophones estiment être déjà en couple.

L’étape charnière de la DTR

Gabrielle, une New-Yorkaise habitant en Californie, ‘date’ actuellement un Français. La jeune trentenaire est sûre à 99% que son date français pense qu’ils sont déjà en couple. Si elle a étudié à Paris et est familière avec la culture française, Gabrielle compte tout de même passer par l’étape de la ‘DTR’ ou ‘the talk’. “Les Américains veulent toujours que les choses soient très claires. On vit aux États-Unis, ont doit jouer avec les règles américaines”, dit-elle en riant.

 

LE SAVIEZ-VOUS ?
Selon une étude du site de statistiques Statista datant de 2017, 61% des Américains âgés entre 18 et 29 ans utilisent ou ont déjà utilisé une application de rencontre, contre 44% des 30-59 ans.

 

Certains perçoivent la DTR comme un rite. “J’ai l’impression qu’ils savent qu’à un moment donné la question va se poser, avant même de commencer à dater la personne. En France, la question se posera sûrement, mais on n’y pense pas, ça arrive naturellement”, dit Lisa, une française expatriée.

Trois semaines après leur rencontre, Tony demande à sa date américaine, Bridgett, quel est le statut exact de leur relation (‘what are we?’).  La professeure de français peu lui explique : “Aux États-Unis on prend un peu plus de temps avant de décider qu’il y ait vraiment quelque chose.” Une différence surmontée, puisque depuis, Bridgett et Tony sont officiellement en couple.

Next best thing ou l’optimisation constante

Si la plupart des francophones interrogés estiment avoir dépassé ces obstacles et réussi à s’adapter, certains traits de la personnalité des Américains, voire typiquement des New-Yorkais sont plus compliqués à assimiler.

Dans une ville comme New York, des centaines de célibataires sont à portée de clics. Les applications de rencontre donnent l’impression qu’il y a toujours plus à rencontrer, mais surtout, qu’il y a mieux. New York laisse penser que les possibilités sont infinies, une fantasme qui déteint sur la manière dont les gens datent.

À New York, tout le monde cherche toujours mieux, un meilleur job, un appartement plus grand. C’est aussi valable en matière de dating. Ils cherchent quelqu’un avec un plus petit nez, plus riche, plus gentil. À la fin, les gens vivent un peu dans une utopie, ils ont peur de l’engagement”, déplore Scott, 30 ans et homosexuel.

Des règles aussi appliquées dans la communauté gay

Le Genevois installé à New York depuis six ans et utilisateur régulier d’application explique par ailleurs que les règles du dating, l’exclusivité et la DTR existent aussi dans la communauté gay.

 

LE SAVIEZ-VOUS ?
TheTylt.com a constaté que près de 84% des internautes de la génération Y consultés sur son site préféreraient trouver l’amour “dans la vraie vie” plutôt qu’en ligne.

 

Cette quête perpétuelle du ‘next best thing’ est très propre à New York et reflète la manière dont les gens se comportent professionnellement selon Margaux Chétrit-Cassuto. La matchmaker qui travaille également à Miami, Los Angeles ou Montréal a constaté cette tendance chez ses clients new-yorkais. Elle appelle ça le phénomène de dater au-dessus de l’épaule (‘date above the shoulder’).

“Pendant que tu es en date avec quelqu’un, la personne regarde littéralement au-dessus de ton épaule pour savoir avec qui d’autres elle pourrait éventuellement dater”, décrit la matchmaker. “Parfois, certains de mes clients, au sortir d’un premier date me confient, ‘wow, cette fille est parfaite pour moi, je suis heureux, c’est tout ce que je voulais’, mais me demandent directement si j’ai quelqu’un d’autre pour eux”, ajoute-t-elle.

Bridgett, qui a étudié à Lyon et parle parfaitement français tient à relativiser. “C’est assez commun dans la culture américaine et new-yorkaise. Évidemment, tout le monde n’est pas comme ça. Mais est-ce que ça veut aussi dire que les Français s’engagent trop vite ?”

Photo de Une : Flickr/CC/Guian Bolisay

 

 

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